Procès des attentats de Bruxelles : Six ans après, ‘Molenbeek est devenu the place to be’

De notre envoyé spécial à Molenbeek (Belgique),

Jean, sweat-shirt, tee-shirt avec le logo “Google”… Quand Ibrahim Ouassari débarque dans le hall de l’immeuble, l’homme de 44 ans ressemble à un patron de la technologie. Le sourire jusqu’aux oreilles, il nous fait visiter son école numérique, fondée en 2015. Des salons aux canapés flashy, une cuisine familiale qui se double d’une cafétéria, des open spaces remplis de MacBook, on pourrait en croire le cœur de la Silicon Valley.

L’illusion est presque parfaite mais nous sommes à Molenbeek, l’une des treize communes bruxelloises. C’est là, Plaça de la Minoterie, qu’Ibrahim Ouassari s’est installé, plus précisément les installations de son ancienne école primaire. Chaque année, près de 250 étudiants de la région viennent à MolenGeek pour une formation gratuite au coding ou au marketing digital. Et l’homme est plutôt fier : « Molenbeek, c’est un peu Brooklyn à New York, c’est devenu the place to be », explique-t-il.

Il suffit de regarder le carré pour comprendre. Un grand bâtiment en briques rouges, semblable à Manchester, s’élève sur plusieurs étages. Cette ancienne minoterie du XIXe siècle a été rénovée il y a quelques années. Il abrite aujourd’hui des logements sociaux, un théâtre et un atelier de réparation de vélos. De l’autre côté, le bâtiment donne directement sur le quai des Charbonnages. Le long du canal de Bruxelles, la mairie a installé des kilomètres de pistes cyclables à la Amsterdam. Et rue Darimon, qui mène à MolenGeek, les petites maisons individuelles colorées semblent sorties tout droit de Londres. Sept ans après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, on est loin de l’image véhiculée par les médias. Devenue tristement célèbre pour avoir vu naître – ou hébergé – les terroristes de la cellule jihadiste responsable des attentats de Paris et de Bruxelles, la commune offre un autre visage : celui d’une ville multiculturelle, qui attire de plus en plus d’entreprises, de jeunes actifs. et artistes

Une école maternelle culturelle

De retour au canal, il faut marcher une dizaine de minutes avant de tomber sur L’Abeille Blanche. Niché entre un garage et une entreprise de matériel de mariage, ce cabanon en béton de 500m², ancienne usine de margarine, abrite une ‘ruche artistique pluridisciplinaire et inclusive’. Des salles d’exposition, des ateliers d’artistes et un salon de tatouage sont répartis sur trois étages. “Le but est de promouvoir de jeunes artistes”, expliquent Jonathan et Marcus, les deux fondateurs. “Quand on s’est installé ici, ils nous ont dit : ‘Tu ne le feras pas à Molenbeek, c’est dangereux’.”

L’Abeille Blanche, espace artistique à Molenbeek. – Manon Aublanc

Un an après l’ouverture de l’espace artistique, les deux jeunes n’ont aucun regret. « En dix ans, Molenbeek a complètement changé. La ville est devenue un véritable hub culturel avec des musées, des ateliers d’artistes et des espaces collaboratifs. Beaucoup de choses se font », explique Jonathan, architecte de formation.

Sculpteurs, créateurs, peintres et artisans travaillent ensemble dans les ateliers d’artistes de l’Abeille Blanche, situés au troisième étage du bâtiment. – Manon Aublanc

Et Jonathan et Marcus ne sont pas les seuls. En 2016, le Musée d’Art Iconoclaste du Millénaire – MIMA –, musée d’art urbain et de culture 2.0, a ouvert ses portes dans une ancienne brasserie, à quelques mètres de là. En s’éloignant du canal, on découvre une ancienne sucrerie transformée en centre chorégraphique, La Raffinerie. Puis retour à MolenGeek pour retrouver L’Epicerie, un centre éducatif, culturel et civique qui accueille une troupe de théâtre, une association féministe et des compagnies de jeunesse. L’ancienne laverie industrielle a été réhabilitée dans un troisième lieu, LaVallée. Depuis 2014, artistes, entrepreneurs et artisans se partagent 6 000 m² de bureaux, ateliers et showrooms. On pourrait continuer longtemps la liste.

Gentrification de la ville

Si Molenbeek attire de plus en plus de monde, notamment d’artistes, c’est aussi parce que les prix de l’immobilier y sont très attractifs. Avec une moyenne de 350.000 euros pour une maison, la commune est l’une des moins chères de la région bruxelloise, selon l’office belge des statistiques. Ce qui attire les jeunes actifs qui souhaitent s’installer à proximité du centre-ville. Parce qu’il suffit de traverser le canal de Bruxelles et de marcher une quinzaine de minutes – soit trois stations de métro seulement – pour rejoindre le cœur de Bruxelles. Dans les communes voisines d’Ixelles ou d’Etterbeek, il faut débourser presque le double pour se loger. “La population a vraiment évolué en dix ans. Ceux qui arrivent sont des gens de la classe moyenne supérieure, des trentenaires, de jeunes ouvriers avec des enfants en bas âge, principalement des Flamands”, explique Ibrahim Ouassari. Résultat, à Molenbeek, la population explose. Elle est passée de 88 000 habitants en 2010 à près de 98 000 au dernier recensement.

Avec cette « gentrification », comme le dit l’entrepreneur, les lieux « branchés » ont poussé comme des champignons. Aux espaces d’art s’ajoutent désormais des espaces de co-working, comme Le Phare du Kanaal, des boutiques bio et des boutiques de vélos vintage. Revers de la médaille, l’arrivée de cette nouvelle population plus aisée a fait grimper les prix. Rien qu’en 2021, les maisons ont augmenté de 9% à Molenbeek, selon la Fédération royale du notariat belge (FRNB). « C’est toujours accessible, mais l’augmentation est incroyable. Ma crainte désormais est que les personnes les plus modestes ne puissent plus se loger”, s’inquiète Ibrahim Ouassouri.

“Le laboratoire du futur”

Pour le fondateur de MolenGeek, l’arrivée de cette nouvelle population est aussi la preuve d’un développement multiculturel. Car à Molenbeek, plus d’un quart de la population est de nationalité étrangère – avec une importante communauté marocaine. Et pour beaucoup d’entre eux, le Foyer, rue des Archives, fait office de résidence secondaire. Pionnière dans l’intégration des personnes d’origine étrangère à Bruxelles, la structure organise, entre autres, des cours de soutien et de langues, des sorties et des services d’accompagnement. Chaque année, 250 personnes – majoritairement des femmes et des jeunes – sont accueillies par Loredana Marchi, dans cette grande maison de trois étages devenue un centre de diversité et d’inclusion.

Loredana est directrice du Foyer de Molenbeek depuis plus de 30 ans. – Manon Aublanc

Depuis qu’elle a 70 ans, Loredana Marchi connaît par cœur les problèmes de la ville, qu’elle a vu évoluer et s’embourgeoiser peu à peu. Et le doyen du foyer met en garde contre le risque d’une fracture sociale entre “les deux Molenbeek, le Molenbeek historique, plus populaire, et le nouveau, plus niais”. “Si on parle de diversité inclusive, il faut faire en sorte qu’il y ait des lieux où les gens puissent se rencontrer”, prévient cette figure historique de la ville. Le chemin est encore long pour parler de “ville multiculturelle”, estime la septuagénaire, mais elle est confiante : “Molenbeek est le laboratoire du futur de l’éducation, de la culture, du lien social et de la diversité. Nous avons tous les problèmes, mais nous avons aussi toutes les solutions.

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