Benoît XVI, le premier “pape émérite”, théologien conservateur devenu pontife malgré lui, est décédé

Joseph Ratzinger, lors de l’inauguration de son pontificat, au Vatican, le 19 avril 2005. PATRICK HERTZOG / AFP

Paradoxal Benoît XVI. Élu pape de transition en 2005, Joseph Ratzinger, décédé samedi 31 décembre à l’âge de 95 ans, restera dans l’histoire de la papauté comme l’un des pontifes les plus audacieux de l’époque contemporaine. La « démission » de cet homme solitaire et secret, annoncée en latin le 11 février 2013, avait surpris l’Église et le monde. bien aménagé “Je suis convaincu que ma force, compte tenu de mon âge avancé, ne me permet plus d’exercer correctement mon ministère”, a-t-il déclaré devant une assemblée de cardinaux pris au dépourvu.

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Premier pape de l’histoire moderne à quitter volontairement ses fonctions, Benoît XVI venait implicitement de léguer l’une des réformes les plus spectaculaires de ses huit ans de pontificat. Par ce geste, il transforma la papauté en une fonction presque comme une autre, à décharger ou à quitter. Perplexes, certains fidèles avaient qualifié le départ sans cérémonie de Benoît XVI de “deuil blanc”.

“Caché du reste du monde”

De manière tout à fait inédite, le “pape émérite”, titre inventé pour l’occasion, a donc vécu avec son successeur, François, pendant plusieurs années. Mais, comme il l’a annoncé lors de son départ, Benoît XVI a vécu, à de rares exceptions près, “caché du reste du monde”, à deux pas de l’actuelle résidence du pape dans les jardins du Vatican. Fidèle à la promesse faite au seuil du conclave de mars 2013 d’élire le nouveau pape, le premier pontife allemand de l’histoire a fait “preuve de respect et d’obéissance inconditionnelle” à son successeur. Dans une lettre, adressée début 2014 à son ancien camarade, le théologien libéral Hans Küng, Benoît XVI réaffirme que son « œuvre ultime est de prier pour le pontificat de François ». La lecture, les échanges de lettres et la pratique du piano se sont ajoutés à cette activité.

Durant cette période, le retraité volontaire n’est revenu sur le devant de la scène qu’à quelques reprises. En juillet 2013, le Vatican a publié une encyclique signée par François, Lumen Fidei (“la lumière de la foi”). Pourtant, on retrouve la touche de Benoît XVI dans ce texte qu’il avait largement écrit durant les derniers mois de son pontificat. Ce vrai-faux “quatre mains”, qui réitère solennellement ce que la foi chrétienne doit être et ce qu’elle ne doit pas être, est une nouveauté pour un texte pontifical ; elle donnera au Pape François, alors dit en « rupture » avec son prédécesseur, au moins dans le style, l’occasion de suivre la ligne théologique de Benoît XVI.

Une cohabitation sans précédent

Les photos volées montrent encore Benoît XVI marchant avec l’aide d’un déambulateur, vêtu d’une soutane blanche et d’un bonnet de la même couleur, à travers les jardins de sa résidence vaticane. En avril 2014, le pape émérite physiquement émacié est réapparu dans la vie officielle de l’Église, lors de la canonisation des papes Jean XXIII et Jean-Paul II. Cette “journée des quatre papes” a encore souligné la volonté de François de montrer la continuité de la papauté, malgré les styles très différents des papes des cinquante dernières années.

Les papes François et Benoît XVI, au Vatican, le 28 juin 2017. COMPLET / AFP

Tout au long de cette coexistence, non sans tensions ponctuelles, le Vatican a régulièrement souligné les bonnes relations entre les deux hommes, contraints d’inventer un modèle inédit. Lors d’une journée d’hommage aux personnes âgées célébrée par le pape François, il y associe son prédécesseur et se réjouit donc d’avoir Benoît XVI “comme un grand-père sage à la maison”. Ces signes répétés de respect et de complicité apparente ne parviennent cependant pas à masquer la véritable rupture que le passage inattendu d’un pontificat à l’autre a produit sur l’Église catholique et sa perception à travers le monde.

Quelques arguties du pape émérite dans le silence promis à son successeur illustreront également leurs désaccords fondamentaux. Des textes signés par lui ou certaines de ses positions, proposés par les milieux les plus conservateurs de l’Église, sèment la confusion à plusieurs reprises. Ainsi, en avril 2019, Benoît XVI a pris la plume pour attribuer le drame de la pédophilie dans l’Église catholique au relativisme de la société post-68. Cette analyse, contredite par la transcendance de ce chakra dans les décennies précédentes, marque un recul par rapport aux tentatives de transparence de l’institution, à laquelle Joseph Ratzinger n’est pourtant pas étranger pour faire face à ce problème. Plus récemment encore, alors qu’à la demande du pape François un synode débat de l’éventuelle ordination d’hommes mariés, un texte du pape émérite, qui défend sans réserve le célibat des prêtres, est mis en lumière dans un ouvrage du cardinal guinéen Robert Sarah, un ligne conservatrice L’intention est claire : s’opposer coûte que coûte aux deux papes et à leur conception de l’Église.

Entre coups de menton et laisser-faire

C’est peu dire que les années de Benoît XVI portent l’empreinte de sa personnalité et de sa vision du monde volontairement sombre. Une période « crépusculaire », selon certains vaticanistes, que le dynamisme et la jovialité de François accentuent encore davantage. Intimement marqué par l’histoire tourmentée de l’Europe du XXe siècle, profondément troublé par le « relativisme » qui, selon lui, imprègne les sociétés modernes, le pape allemand aura gouverné l’Église entre effacement et renoncement, entre coups de menton et laissez-passer -faire, entre maladresse et rigueur intellectuelle. Son règne déstabilise le monde catholique, porte atteinte à l’image de l’Église catholique à l’étranger, laisse plusieurs œuvres en jachère et en ouvre d’autres restées inachevées.

Il faut dire que ce très proche collaborateur de Jean-Paul II avait accepté la tâche à contrecœur. Élu pape à 78 ans, le cardinal Ratzinger avait reçu l’annonce de son élection sans grand enthousiasme. “Je pensais que le travail de ma vie était terminé et que des années plus calmes m’attendaient”, confiait-il quelques jours après son intronisation. “Quand, petit à petit, la réalisation du vœu m’a fait comprendre que la guillotine approchait, j’ai demandé au Seigneur de m’épargner ce sort mais, cette fois, évidemment, il ne m’a pas écouté”, commente le nouveau papa, père.

Joseph Ratzinger, à Vatinger, le 19 avril 2005. FILIPPO MONTEFORTE / AFP Joseph Ratzinger, à Aschau am Inn (Allemagne), en 1932. AFP

Rien ne prédestinait ce théologien solitaire, si petit curé, si hors du monde, à succéder au « vicaire du monde » polonais Jean-Paul II. Joseph Ratzinger est né le 16 avril 1927 à Marktl-am-Inn, en Bavière. C’est dans cette partie de l’Allemagne, plus enracinée dans le catholicisme autrichien que dans le protestantisme prussien, que grandit le futur pape. Benjamin de trois enfants, Joseph Aloïs a été élevé avec son frère Georg et sa sœur Maria dans une famille traditionnelle et modeste, nourrie de culture autrichienne et française.

Le jeune Joseph, passionné de musique et en particulier de Mozart et de Bach, apprend le piano. Les deux frères entrent au petit séminaire à quelques années d’intervalle. A partir de ce moment, les plus jeunes, studieux et passionnés de livres, traduisent des textes liturgiques. Il n’a jamais cessé d’écrire, devenant l’un des pontifes les plus prolifiques de l’histoire. Devenu pape, il ne renoncera pas à publier une trilogie sur Jésus, une œuvre théologique et personnelle qui lui tenait particulièrement à cœur.

Marqué par l’Holocauste

À l’âge de 14 ans, Joseph, comme tous les adolescents allemands, est inscrit dans les Jeunesses hitlériennes. En 1943, il est affecté à la défense anti-aérienne à Munich. Arrêté par les Américains en 1945, il est rapidement relâché et regagne la maison familiale. Acteur de cette génération d’Allemands irrévocablement marqués par la culpabilité du régime nazi et de la Shoah, le cardinal Ratzinger qualifiait le nazisme de “dominance du mensonge” et de “régime de la peur” en 2004, dans Ils tombent, lors des célébrations du 60e anniversaire du débarquement allié. Sur le plan spirituel, le jeune Joseph acquiert très vite la conviction que “l’absence de Dieu” conduit à l’anéantissement de l’homme.

Joseph Ratzinger, soldat de l’armée de l’air allemande, en 1943. KNA BILD / AFP

Immédiatement après la guerre, à l’âge de 20 ans, il entre à la prestigieuse faculté de théologie de Munich. Elle s’inscrit dans un classicisme qui conjugue liberté intellectuelle et respect des dogmes de la foi chrétienne, amorce de son rattachement à l’articulation entre foi et raison. Enthousiaste pour ses études théologiques, il n’a pas naturellement décidé de…

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